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Si vous avez lu mon article précédent, vous savez que je désire établir une résonance avec les éléments. Prendre une photographie est une action réfléchie et lente. J’ai besoin de voir un objet dans quelque chose de plus large, je l’ai dénommé monde ou univers. Mais ce monde est situé, il est donné dans un lieu. Je voudrais ici interroger ce qu’est un lieu.

Une des qualités principales d’un photographe est de trouver un lieu. Il faut pour faire une bonne photographie une idée directrice, un œil formé et une envie de délivrer un message. Mais tout cela est inopérant si l’on ne trouve pas un lieu pour le faire. Il faut d’abord se déplacer, changer de lieu en sortant de chez soi. Une photographie est le témoignage d’un lieu mais aussi d’un déplacement. Ce que nous admirons dans un paysage photographié, c’est l’endroit restitué mais aussi le déplacement, la capacité à parcourir des kilomètres pour obtenir une image. Le paroxysme se révèle dans les clichés de reportage. Nous accédons, certes de manière parcellaire, au lieu que le reporter a rejoint. Il nous montre un ailleurs, un autre lieu auquel nous n’avons pas la possibilité de rejoindre à cause des dangers ou des distances. Ces lieux sont ailleurs, ils sont lointains, et c’est, en partie, ce que nous aimons. Mais le déplacement n’est pas tout.

Quelle est ma manière de faire ? Pour les ruines, je dois d’abord rechercher où il est possible de les trouver. Peu de gens s’intéressent à ces endroits esseulés. Nous sommes trop habitués à préférer le neuf, et souvent l’imaginaire s’arrête à l’absence des anciens occupants ou à déplorer un patrimoine abandonné. Les ruines sont au mieux envisagées par le prisme de la nostalgie d’une authenticité fantasmée. Personne ne s’y attarde. Je dois donc avoir recours à des cartes, à des vues satellites, et à des conversations avec ceux qui connaissent la montagne. Ces lieux sont d’abord des projections, des désirs. Puis, arrivé sur place, de nuit comme de jour, Je cherche à m’approprier cette portion d’espace qui m’est donné. J’en parcours les abords, sentant la chaleur solaire ou le froid polaire, puis pénètre, souvent à tâtons, dans des masures dont les éléments sont instables. Je ne touche à rien, pour ne rien bouleverser à l’équilibre des poutres, mais aussi à l’équilibre des choses. Mes appuis peuvent être frêles. Une fois décidé les possibilités photographiques du lieu, je prends mon appareil et commence la séance de pause. Chaque prise de vue est mûrie, parfois une vision que j’avais eu n’aboutit pas et je remets la boîte dans dans sa sacoche. Je dois établir un lien puissant au moment du déclenchement. De nuit les pauses sont longues d’un quart d’heure. Je me mets en pause, moi aussi, et je peux participer au balai cosmique qui traverse les montagnes.

Vous pouvez entrevoir ce que j’entends quand je parle de lieu. En contre-point je veux évoquer la conception du non-lieu de Marc Augé. Ce qu’entend cet anthropologue par non-lieu est formé par les espaces dans lesquels ne se noue aucune relation. Un non-lieu est espace interchangeable. Nous en faisons l’expérience lorsque nous passons dans une gare, un aéroport ou conduisons sur une autoroute. Nous ne voyageons pas dans ces endroits, nous passons, il ne s’y noue aucun lien. Ils se présentent sous les mêmes formes. « Un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu » écrit Marc Augé. Pour qu’il y ait lieu, il faut que des références communes émergent. C’est une vision anthropologique, sociale d’un espace. Une église est un lieu, pour nous occidentaux, car nous y vivons des références communes, soit par amour soit par rejet. Cet édifice est chargé d’identité historique, nous pouvons nous l’approprier communément. Les ruines que je visite sont de cet ordre. Je peux y sentir la présence des anciens occupants, comme bon nombre d’entre nous. Je n’y suis pas vraiment seul.

La méthode des lieux alimente cette idée. Élaborée durant l’Antiquité, elle est un art de la mémoire. C’est une moyen mnémotechnique de retenir de long textes. Il s’agit d’organiser la mémorisation en y associant des lieux déjà connus. Lorsqu’on veut apprendre par cœur un texte, il faut associer à chaque partie un espace déjà incorporé. Le schéma le plus courant est de parcourir sa maison. On entre par la porte, on est dans le vestibule ou chaque chose est couramment à sa place, et on parcourt chaque pièce en y associant une partie du texte. Cette méthode repose sur notre faculté à ramifier les connaissances. Une connaissance n’est jamais seule, elle fait sens avec d’autres connaissances. Ainsi le sens charrié par un lieu nous permet d’en charger ce que nous voulons apprendre. On n’apprend vraiment que ce que l’on sait déjà. Apprendre revient à apporter des couches multiples à ce qui est déjà appris. La connaissance est comme un oignon dont le cœur s’agrémente d’épaisseurs successives.

Alors qu’est-ce qu’un lieu ? C’est un espace que nous chargeons de sens. Voilà précisément ce qui advient lorsque que je fais une prise de vue. Je donne corps à un espace qui m’était inconnu et qui pourtant était déjà là, présent en moi, travaillé par le désir d’exprimer une idée. Je photographie toujours avec cette envie de donner corps, de mener à l’existence ce qui paraît insignifiant de prime abord. Je cherche à donner sens à un espace que personne n’a encore vraiment regardé.

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