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L’acte de séparation établi, il nous faut, pour ne pas sombrer dans une identité stérile, trouver une méthode nous rendant capables de percevoir le monde comme riche de relations. J’y reviendrai, il nous faut une méthode, car rien n’est vraiment donné de manière immédiate. Une méthode est un média.

Notre manière commune, après des siècles de pensée aristocratique, est de hiérarchiser. Nous pondérons les connaissances de diverses manières. Comme je l’ai exposé par l’aliment, nous ne grandissons pas également suivant ce que nous nous apportons. Tout ne se vaut pas. Les frites ne valent pas les légumes, Hanouna ne vaut pas Hugo. Peut-être avons-nous besoin de maîtres et comme le dit D.H. Lawrence, la liberté revient à choisir ses maîtres. Nous ne pouvons aimer la mélasse, l’informe, et pour comprendre, il nous faut des choses affirmées et simples. Parce que hiérarchiser comporte bon nombre de qualités. Pour la production, la propriété assure la qualité décisionnelle. Celui qui possède les moyens de production a engagé ses forces, acquises ou héritées, et a montré sa capacité à s’enrichir par lui-même ou par lignée. Il est maître de ce qu’il possède. L’expert affirme le même type d’ascendant. Par ses connaissances reconnues, il s’impose comme la ressource intellectuelle indispensable au choix de ceux qui ne savent pas. En hiérarchisant, nous divisons le travail entre ceux qui appliquent et ceux qui décident ; entre ceux qui ignorent et ceux, dégagés des contraintes matérielles, qui ont la hauteur de vue nécessaire à la pensée stratégique. Ceux qui un ont rapport direct avec la Matière et ceux qui côtoient l’Esprit. Taylor l’a montré, la production s’accroît dans de telles conditions. L’usine et l’université sont organisées de cette manière. Nous produisons ainsi plus de biens et plus de connaissances.

Mais est-ce bien désirable ? Sans interroger encore la nécessité du plus, nous devons voir si nous pouvons nous épanouir ainsi. Le bourgeon de sensations en nous peut-il vraiment éclore dans de telles conditions ? Il semble que non, car diviser le travail, c’est aussi diviser nos capacités, les atrophier, comme une amputation de nos possibilités d’êtres vivants. Nous devons produire, mais nous devons aussi nous produire.

Nous résistons aussi à l’autorité, aux pouvoirs. L’ouvrage de Pierre Clastres, La Société contre l’État, expose cette résistance consciente à l’autorité. Les sociétés primitives refusent l’affirmation d’un pouvoir central auquel devrait se conformer la collectivité. Ce ne sont pas des sociétés sans État, mais des sociétés contre l’État. Elles sont déterminées à tuer dans l’œuf toute tentative d’un individu ou d’un groupe de prendre l’ascendant. Certes, elles ont ce que nous pouvons nommer un chef, mais celui-ci a des prérogatives bien restreintes et déterminées. Il centralise les richesses pour mieux les redistribuer, chacun trouvant impensable l’accumulation de biens. La production est systématiquement sous-dimensionnée pour éviter le surplus et l’inégalité. Le pouvoir ne se délègue pas, sauf dans des circonstances exceptionnelles comme la guerre. Ainsi, le travail, même divisé, est volontairement limité à une subsistance que Marshall Sahlins interprète comme de l’abondance. N’est vraiment riche que celui qui n’a pas de besoin. Créer un surplus, c’est s’assurer les voies de la servitude.

Je me suis approprié l’image de Deleuze : le rhizome. Les plantes qui se développent par rhizome ne sont pas centralisées. Elles s’étendent sous terre et font sortir, à la suite de cette extension, des pousses vers la lumière. Le rhizome n’est pas centralisé, chaque partie est l’égale de l’autre, il n’y a pas de hiérarchie. Le plus grand être vivant est de cette sorte. Il s’agit d’une colonie de peupliers faux-trembles, dans l’Utah, âgée de 80000 ans. Ce qui, à première vue, se présente comme une forêt est en fait un seul être dont les ramifications s’étendent en dehors des regards. Cet être s’étend sur 43 hectares. De même, les arbres ne sont pas des individus séparés, ils sont capables de communiquer grâce à une collaboration avec les champignons. Ceux-ci forment un réseau de racines qui s’entremêlent avec celles des arbres. Tout ce réseau, que l’on pourrait comparer à un internet, forme un tissu d’entraide. La vie se forme par l’enchevêtrement, il en est de même pour la pensée qui lui est indissociable.

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